Ne garder que l’essence où s’inscrit la beauté

Il est une lumière impossible à saisir
Les hommes de tout temps ont tenté l’esquisser
Œuvrant pour en percer de l’éclat le sourire
Quand seule la nature a pour don la beauté
Si sans rien de la flamme où la beauté transpire
À l’homme la pensée seule ne peut suffire
Il faut mettre de l’âme et du cœur à l’ouvrage
Transformer en éther le moindre paysage
En grâce permuter la fresque du désir
Laisser la volonté dans l’œuvre s’évanouir
Ne garder que l’essence où s’inscrit la beauté.

Entre ombre et lumière

— C’est que je ne peux pas t’entendre si mon esprit est occupé ailleurs…

Une communion d’âmes c’est tellement plus qu’une question d’écoute.

Déjà le soleil a tourné.
Il gagne sur l’ombre… ou c’est l’ombre qui s’efface ; c’est un peu comme cette histoire de verre à moitié vide, à moitié plein.

Tout dépend de l’humeur du jour.

Et celui du jour est vagabond.
Il passe facilement des rires aux pleurs.

Assise sur cette pierre ou ombre et soleil percutent son rêve, elle est en attente. Un non averti pourrait la croire en méditation voire en prière.

Elle attend quoi ?

C’est quand les yeux sont tournés vers l’intérieur qu’ils perçoivent l’indicible.

Seul ce qui n’est pas ou pas encore a sa raison d’espérer.
Le rêve pour mentor.

Vibrations…

Le silence parcouru d’ondes n’est jamais total.

Et tous ces échos dans la lumière éternelle lui parviennent d’un monde sans âge.

Elle n’arrive pas à se décider à quitter le lieu.

Une cloche tinte au loin le réel.





N’attends pas !

« Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite.
Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.

Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.

Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.

De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite.
De pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a filé! «

Paul Fort

*

N’attends pas !
pour courir vers moi
que la nuit nous presse
sur son sein de solitude

N’attends pas !
pour courir vers moi
que l’indistinct nous recouvre
de sa brume épaisse

N’attends pas !
pour courir vers moi
que le livre se referme
sans en avoir tourné les pages

N’attends pas !
pour courir vers moi
que le temps nous vole
nos rêves voyageurs

N’attends pas !
pour courir vers moi
que les jours s’épuisent
sans nos corps s’abîmer
l’un en l’autre

N’attends pas !
pour courir vers moi
le printemps de l’âme
notre amour tu le sais
est de toutes saisons.

Septembre avant son heure imprègne toute chose

Septembre avant son heure imprègne toute chose
Août n’échappe pas à la métamorphose
Un vélo oublié dans la brume à venir
Et ces jours décomptés où plane ton sourire
Il faudrait substituer son substrat à l’été
Pour d’un instant précieux faire une éternité
Capturer en chemin les essences sauvages
Que libèrent les dunes après la pluie d’orage
Pouvoir en respirer quand l’humeur est morose
Le parfum distillé des embruns et des roses
Le mariage sauvage d’une fleur au salé
Et toutes les mémoires des chaleurs de l’été
Car si rien ne se perd dans les couloirs du temps
C’est dans ton souvenir que je forge un présent.

Que vienne l’éveil

 

 

 

Aucune mise au point ; l’horizon prenait des contours d’aquarelle.

À projeter son rêve dans la réalité, à penser l’invraisemblable, aux limites du
destin s’insinuait son effacement.

Cela donnait à l’horizon une houle de mer, non mesurable car indéfinie.

Une brume aux volutes blanchâtres fumait sa mélancolie jusqu’au canal et sur ma rêverie.

Que dansent les étoiles ! Que scintillent les miroirs ! Que s’invite la joie !

Par l’inattendu…

Que vienne l’éveil
dans l’étonnement du jour
à recommencer

Te reconnaître

Dans la fleur qui éclot et dans l’enfant à naître
Dans le regard du chien qui retrouve son maître
Au plus profond des mots, dans l’encre et dans la
sueur
Du poème égaré le manque annonciateur


Dans les yeux des amants que la joie réunit
L’espace d’un instant ouvert sur l’infini
Passer le jujubier, franchir l’inconnaissable
Retenir de l’azur la couleur ineffable


Dans le chant du ruisseau, cascade du matin
Quand l’oiseau y ébroue son grelot de chagrin
Dans le baiser volé à l’étoile filante
Le vœu non prononcé à l’éphémère amante


Quand la senteur de l’herbe si fraîchement coupée…
Exhale, unit à l’air, sa fragile épopée
Quand le sel de la mer, sur ma peau, déporté…
Laisse des arabesques aux cristaux argentés


Dans la pluie attendue par la terre assoiffée
Au prince d’un seul jour, à la bergère aimée
Et puis dans cet espace où ton rire se fait
L’écho d’une promesse.

Des mots pour le dire

 

 

Je voudrais que ces mots
Avant de s’agencer
S’envolent au plus haut
Coiffés de liberté
Tout chapeautés des rires
Premiers du jeune enfant
Que les hommes et le temps
N’auront su affaiblir

*
Je voudrais que ces mots
D’un ciel silencieux
Vierge du battement
De l’aile de l’oiseau
Et du souffle du vent
Avant de s’embrasser
En respirent le bleu

*
Je voudrais que ces mots
Dans un chant sidéral
Fossile et primordial
Impriment au bain la trace
Remplissent tout l’espace
S’habillent en majuscules
Pour jamais minuscule
Ne se signe l’amour
*

Je voudrais que ces mots
Touchés d’éternité
Pénètrent la clarté
L’âme du nouveau-né
Cet éternel retour
Que les astres colorent
Aux nouvelles aurores
Traversées par l’amour
Puis se posent sur vous
Comme une pluie d’étoiles.

L’excitation du photographe

C’était le matin. Un de ces matins délicieux, haut en promesses.

Avant cela, il y avait eu ce réveil en pleine nuit, l’éblouissement face à la voie lactée. Un ciel de montagne à la pureté couverte de myriades d’étoiles. Et encore avant cela, une journée chaude, trop chaude pour marcher ou paresser en plein soleil…. une petite butte, suffisamment isolée pour me plaire, d’où je pouvais admirer un versant de la vallée.

Je me suis installée sous l’ombre de son seul sapin, un livre entre les mains et tant de joies dans le cœur que les lieux doivent en avoir gardé le souvenir.

Un hélicoptère a dérangé un moment ma rêverie. Ses palmes faisaient office de grand ventilateur, mais n’a pas soufflé sur mon plaisir ni sur mon désir de retrouver le magicien des lieux.

Bien avant l’éveil des êtres et des choses… se vêtir à la hâte, sortir de sa moiteur, comme pour un rendez-vous d’amour.

Être prise par l’excitation du photographe qui ne veut manquer, sous aucun prétexte, l’imprécis des gris et des bleus, ces lueurs de l’aube précédant le basculement dans l’ocre et le rose, et toutes ces impressions au lavis d’un invisible basculant dans le visible.

Un instant unique et précieux que ce tête-à-tête ; vous, seule face au monde. C’est comme remonter le temps, se hisser jusqu’à son origine, faire partie du grand tout.

Avant que ne frémisse la cime des grands arbres sous la poussée du vent et que l’horizon ne s’aligne, le ciel, tel un sentiment non encore exprimé, balbutie au monde son émotion, son frisson d’aquarelle.

Bientôt quelques lumières dessineront le creux de la vallée, l’indistinct fera place au distinct.

C’était le matin. Un de ces matins délicieux, haut en promesses.

Sans réminiscence

par l’éternelle promesse

l’aube traversée