Un matin différent des autres

Coiffé sous un halo de brume, le jour s’attardait derrière la fenêtre. A l’intérieur c’était encore la nuit. Les lourds rideaux, encadrant les ouvertures, avaient été tirés pour laisser la chambre dans la pénombre et la préserver ainsi de la chaleur annoncée, tambour battant, par les médias depuis quelques jours.

Cela aurait pu être un matin comme les autres, pourtant il n’en était rien. Le temps semblait s’être arrêté ou plutôt en attente d’un événement qui viendrait bousculer l’ordre habituel. Un événement insolite, quasi extraordinaire.

Ce matin-là, Louise n’entendit pas, comme à son habitude, la sonnerie du radio-réveil. Un mal de tête intense, couplé à l’ engourdissement de ses membres, semblait vouloir la clouer au lit pour le restant de la journée. La peur arriva quand elle voulut bouger un de ses orteils, puis un de ses doigts, puis une jambe, et que rien ne se passa. L’angoisse monta encore d’un cran en constatant qu’elle n’arrivait pas non plus à ouvrir les yeux.

Elle pensa d’abord être dans un cauchemar. Elle allait se réveiller et tout redeviendrait normal. Ou alors elle était dans le coma ; c’est ainsi qu’elle imaginait le coma, elle avait même vu des personnes dans cet état à l’hôpital, ne pouvant ni bouger ni communiquer. Mais pour quelle raison un coma ? Elle ne se sentait pas malade, hormis cette grande fatigue qu’elle traînait depuis plusieurs mois. A la batterie d’examens que le médecin avait prescrits, rien de bien méchant n’avait été trouvé.

Se rendormir ou forcer l’éveil, tout plutôt que cet entre-deux. Hélas, il semblait à Louise aussi difficile de se rendormir que de sortir de cet état. L’angoisse tourna à la peur panique sans qu’aucun muscle de son visage n’en soit le témoin. Combien de temps dura cette lutte dans une inertie imposée, une éternité pour Louise certainement, tant il paraît impossible d’évaluer le temps dans ces circonstances.

Tandis que son mal de tête se dissipait, elle put enfin soulever une paupière, puis l’autre, bouger une main, puis l’autre, enfin tout le corps et se redresser peu à peu.

Elle se dirigea vers la fenêtre pour l’ouvrir. Un souffle glacial pénétra la chambre. Elle ne remarqua pas tout de suite la brume extérieure qui s’engouffrait à l’intérieur de la pièce et qui maintenant la suivait telle une ombre blanche ; la chambre après son passage ressemblait à un bain laiteux. Encore fragile, elle dut s’appuyer à la rampe de l’escalier pour descendre, pendant que le cotonneux nuage remplissait les lieux derrière elle, au fur et à mesure de son avancée.

Il faut que j’écrive cela, sinon personne ne me croira. Elle se dirigea vers son ordinateur, c’est là qu’elle consignait ses écrits. Sa surprise fut grande en constatant que ses comptes twitter et wordpress avaient été fermés ainsi que sa messagerie. Plus aucun lien, elle se retrouvait seule, isolée, dans une maison remplie de brume.

A présent, elle craignait que la brume ne pénètre jusqu’à son propre corps. Ce matin tout semblait possible.

Pas de panique, tout a un sens ici-bas et cette matinée étrange devait en avoir un. Il fallait se raccrocher à quelques chose de palpable, de tangible, d’habituel, mais d’abord se rafraîchir le visage et les idées. Certes, rien de ce qui se passait ici n’était normal, mais les mystères ne sont-ils pas faits pour être démystifiés ?

Louise avait toujours eu la tête sur les épaules, mais sentit un peu de sa confiance s’ébranler en constatant que vêtements et affaires personnelles n’étaient plus en place. On la disait ordonnée, au point d’ aller à l’aveugle rechercher un chandail ou un chemisier dans une armoire.

Son piano, lui, était bien là, ouvert, les partitions posées à leur emplacement habituel. Elle allait pouvoir jouer, elle ne savait plus vivre sans musique. Elle s’assit et commença à entamer un Nocturne de Chopin. Elle aimait particulièrement cet op.9 n°2, délicat et nostalgique. Ses doigts reprenaient vie, légers, souples, agiles. Jamais elle n’avait aussi bien joué. Tandis que son corps se détendait, la brume autour d’elle commença à se dissiper, laissant place peu à peu à une belle lumière, très douce. Les notes et la lumière maintenant emplissaient tout l’espace, formant un égrégore joyeux. La lumière courait dans ses cheveux après avoir glissé sur sa nuque, au rythme de la musique.

Tout ce qui était obscur devenait lumineux. Elle ne pouvait plus s’arrêter de jouer, c’était comme si la lumière le lui demandait.

Notre pensée n’influe pas seulement notre humeur, notre bien-être, notre santé, elle imprègne aussi les choses auxquelles elle donne vie.

C’est à ce moment, dans cette musicalité propre à Chopin, que Louise entendit qu’on l’appelait. La voix disait : «  Maman… maman… » La voix s’accrochait aux notes, les prenant comme support, tantôt douce, tantôt plaintive, allant jusqu’à former une phrase : « Maman, si tu m’entends, si tu es là, dis-moi que tu vas bien »…

Étrangement, sans savoir pourquoi, Louise répondit à la voix : » Je suis là, Je vais bien ». Après tout, depuis ce matin, rien n’était ordinaire ou logique, et même l’impossible devenait probable, perdant ainsi en étrangeté.

Le temps ne semblait plus avoir d’importance, les limites entre les mondes se fracturaient jusqu’au délitement. Il fallait remettre une chronologie, raccrocher le temps au monde réel. Elle se revit petite fille, puis adolescente, jeune femme et maman. Elle ressentit les émotions de l’enfant et de l’adulte, vécut de nouveau les chagrins et les joies dans toute leur intensité. L’instant présent contenait tout son vécu. Elle comprit d’instinct que rien ne se perd, ni de nos pensées ni de nos actes. Que cet ensemble nous constitue autant qu’il nous dépasse et que se trouve tapi là, dans cette mémoire, sans cesse remaniée, renouvelée, jamais inerte, et pourtant indivisible, la composante de notre âme.

Puis Louise se leva et ouvrit la porte qui donnait sur le jardin. La brume, à présent totalement dissipée, laissait place à un ciel bleu de toute beauté.

Quelques pas plus avant, dans la partie délimitée que l’on nomme potager, elle aperçut son mari. Il lui apparut un peu vieilli et triste. Le potager avait pris de l’ampleur et le cabanon du fond n’existait plus. Elle avança vers lui, lança un  bonjour ! et un sourire. Lui, ne la voyait pas, ne l’entendait pas.

Et elle comprit.

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