Je ne sais plus, je ne veux plus Marceline Desbordes-Valmore

Je ne sais plus d’où naissait ma colère ;
Il a parlé… ses torts sont disparus ;
Ses yeux priaient, sa bouche voulait plaire :
Où fuyais-tu, ma timide colère ?
Je ne sais plus.

Je ne veux plus regarder ce que j’aime ;
Dès qu’il sourit tous mes pleurs sont perdus ;
En vain, par force ou par douceur suprême,
L’amour et lui veulent encor que j’aime ;
Je ne veux plus.

Je ne sais plus le fuir en son absence,
Tous mes serments alors sont superflus.
Sans me trahir, j’ai bravé sa présence ;
Mais sans mourir supporter son absence,
Je ne sais plus !

J’ai de la nuit au bord des yeux

La nuit abandonne au matin

Sa fresque aux lueurs étranges

Dans un cocon à plumes d’anges

Blanchit de brume ses lointains

J’ai du mal à ouvrir les yeux

L’heure est au temps revisité

Plus d’espace à la viduité

Le jour dénoue tout doucement

De l’aube vierge les rubans

Comme le ferait un amant

À sa promise en tulle blanc

Pourquoi faut-il ouvrir les yeux ?

Avant que frémissent alentour

Tous les soleils, tous les amours

Que la mer dans tous ses états

Rêve aux falaises d’Étretat

Les nuages aux vapeurs de rose

Attendent la métamorphose

Un dernier plongeon dans le bleu

J’ai de la nuit au bord des yeux.

De l’écriture ou de la pensée à la main

Dans cet espace qui sépare l’écriture de la pensée à la main, se glisse quelque chose de nous que nous ne savons pas :

Un parfum, une couleur, une odeur, une aube, un crépuscule, une brume, une clarté, une ombre, un cri, un silence, une joie, un chagrin, une caresse, un battement, une peur, un soupir, un chant, une espérance, un mystère peut-être…

D’où vient cette guidance ? Cet invisible, cet intrus, fidèlement caché dans l’indicible voyage de la pensée à la main.

La main s’affaire à ne pas trop s’éloigner de la pensée, afin de la transcrire le plus fidèlement possible. Elle n’y parvient pas toujours. Parfois le temps d’une pause trop longue et voilà que l’idée s’évanouit ou se perd dans quelque nouveau labyrinthe ou marécage ; il faudra alors tenter une sortie sans dommage.

La transformation, la mutation, est si aisée ; la main ne connaît pas le copier-coller.

La main penserait-elle, elle aussi ?

Lettre à Amour

Plus qu’un rêve, un pouvoir hypnotique qui perdure au réveil ; un songe peut-être… une missive secrète…

Elle l’a noté ce rêve étrange pour en faire plus tard un poème ou pour plus simplement en retenir la lumière.

 

On ne sait pas toujours d’où viennent ces idées de la nuit, ces fées de passage venues pour nous inviter à la table des anges.

Elle la nommera : Lettre à Amour

Une lettre ne contenant que des mots d’Amour. Des mots que l’on ne dit pas dans la vraie vie quand le jour en atténue l’ardeur, mais pas la splendeur. 

 

Des mots commençant tous par une majuscule, séparés simplement par un blanc ; cela pour laisser  la place à l’indicible.

 

Sans point ni virgule, ni ordre de préférence ; tous interchangeables dans leur force et leur beauté.

Une page blanche noircie de mots d’Amour, qui se signe comme on se met à genoux, sans avoir à désigner le destinataire.

 

À nos heures miroirs ! À nos âmes jumelles !

 

À nos heures miroirs ! À nos âmes jumelles !
À la source invisible au-delà du réel
À ce qui réunit l’esprit avec la chair…
La nuit avec le jour, le ciel avec l’enfer…
L’abeille avec la fleur, la fleur avec le vent…
La passion extrême avec le sentiment.

À l’indicible flot des paroles éventrées
À la mort de l’instant qui perd l’éternité
La blessure au tranchant, l’âme désenchantée
À la vie qui reprend sa fausse liberté
Au regard de cet autre où l’on se voit sans filtre
Au miroir le reflet qui dans le cœur s’infiltre.

 

 

 

 

Sans jamais avoir vu les traits de son visage

Sans jamais avoir vu les traits de son visage
Mon rêve s’épuisait en pieux libertinages
Puis ma main dessinait le contour d’une lèvre
À l’étrange destin d’un baiser pris de fièvre
S’arrêtant çà et là où la ride se creuse
Au pli de la cassure un brin fière et rieuse
S’arrêtait sur la joue, glissait dans les cheveux,
Contournait les yeux noirs, ses arcades et ses creux
Y déposait sans bruit l’impénétrable aveu
De l’amour non vécu, imprudent, audacieux
Le rêve est tellement plus grand que son mystère
Et celui de l’amour vaut tous les magistères.

Si mon cœur confronté à la réalité
Doit briser le miroir de la félicité
Je fermerais les yeux pour revoir celui qui
Hantait de fous désirs le creuset de mes nuits.

Ces souvenirs que l’on voudrait garder éternels

Au creuset de notre finitude, il y a ces souvenirs que l’on voudrait garder éternels, qui pourraient bien muter, du plus tenace au plus fuyant, dans un remodelage constant de la pensée.

Instants passés, instants présents, faux souvenirs, tous glissent du grand bain fluctuant de l’intemporel dans notre propre temporalité pour finir remaniés.

Ce que nous pensions immuable en notre esprit suit son propre rythme, son autre voie, sa cohérence. Chaque instant si précieux dans sa fulgurance qu’il serait urgent de retenir : qu’il devienne reflet plus puissant que l’image, songe plus réel que la nuit qui le nourrit, brillante aura d’un silence annoncé.

La lenteur du processus pourrait nous leurrer, nous faire croire que nous sommes seul décideur de ce qui restera de nous après transformation de notre glaise.

Sans succès.

La destinée chahute nos certitudes, parois le fondement même de nos acquis, et cela de façon si subtile que nous ne voyons pas toujours les transformations, car c’est seulement en surface que les choses se perdent, la vie est de digestion lente.

Nous oublierons presque toujours et nous oublierons d’oublier souvent, nous ressasserons ce que nous avons cru sauver ; ce leurre. Ce que notre mémoire a plus tricoté, raccommodé, que tissé.

Nous ne transmettrons rien qui sera calqué sur l’instant T. L’instant de la dernière image, celle composée de milliers d’images à jamais floutées d’incertitude.

Peut-être quelques écrits…

La brume d’un matin d’hiverDécimait les grands sapins verts

La brume d’un matin d’hiver
Décimait les grands sapins verts
Deux âmes empreintes de mystère
Du voile semblaient fendre l’air.


_ Étiez-vous si lointain mon joli souvenir ?
Tant de jours ont passé et ces heures à me fuir
Ont posé sur mon cœur un voile à le ternir
Donnez-moi votre main pour les temps à venir.


_ Ma foi, je vous cherchais, dans d’autres jolies âmes
Vous n’étiez à mes yeux rien de plus qu’une femme
Si j’ai brûlé mon cœur à faire le joli
À toutes les aimer, mon âme j’ai trahie.


La brume d’un matin d’hiver
Décimait les grands sapins verts
Deux âmes empreintes de mystère
Du voile semblaient fendre l’air.

Les fissures du manque retiennent les adieux

Nous draperons de bleu
Les contours de l’immense
Les fissures du manque
Retiennent les adieux
Les mots sans leur mystère
Sont des corps au tombeau
Aux ailes rabattues
Le ciel reste couvert
Une plume s’invite
À briser le sarment
Vertical du temps
Les mots seuls ne suffisent
Il faut mettre du rêve
Aux semelles du vent
Naviguer dans le rien
Pigmenter d’outremer
De Lapis-lazuli
Nos songes éphémères
Nos rêves ensevelis
Par l’espoir amoindri
Mais que le cœur retient.

Sortir de l’ombre ou sortir de soi ? Elle attend quoi ?

Le temps avait fini par s’écouler, mais comme le ferait une pluie d’avril, sur un sol pauvre, caillouteux et sec. Une pluie qui ruisselle en surface, sans s’infiltrer, et sans venir nourrir en profondeur ce qui pourrait percer, éclore.

Elle ne se souvenait pas avoir jamais mis le nez dehors. Le monde à l’extérieur doit être merveilleux pensait-elle souvent, tout en rêvant depuis sa nuit à la lumière du jour.

Depuis combien de temps était-elle en attente d’une pluie qui irrigue jusqu’à ses racines, d’un soleil qui répand en surface chaleur et joie.

L’espoir malmené, mal armé, finit par ne plus combattre.


Vaste, si vaste, le monde au dehors…

Une peur ancienne, irraisonnée, sourdait en son coeur.

Et si la miraculeuse eau arrivait jusqu’à elle, le soleil bienfaisant venait la réchauffer ?

Ne prendrait–elle pas un risque à sortir ?

Telle une photo qui a besoin d’un révélateur pour prendre la lumière une fois sortie de la chambre noire.

Et qui pour l’attendre au dehors ? Quel jardin pour l’espérer ?
Elle, la fleur de l’ombre et de l’oubli.

À qui sourire, vers qui s’ouvrir ?