L’énigme d’un sourire

Illustration Jean-Denis Malclès

Nus sommes en 1899. Cette année là nait Jean Moulin à Béziers, décède Felix Faure, président de la république Française, dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil.
Lucienne vient de prendre quatre-vingt dix ans. Dans quelques jours sa vie basculera dans une autre dimension.
Voilà déjà quelques années que la fatigue a grignoté sa belle énergie. Cela lui est venu lentement, presque insidieusement, mais à présent que ses forces l’abandonnent, elle décide de mettre de l’ordre dans ses armoires… utiliser ses mains pour garder la pensée en éveil, trier les priorités : celles du quotidien et celles de sa vie même. Elle avait toujours fait ce parallèle entre une armoire bien rangée et les choix d’une vie, mais aussi ses non choix, ses tris, ses débordements, ses cloisonnements, même si parfois obligatoires sinon essentiels.

Sa mère avant elle et sa grand-mère avaient fait de même à l’approche de la mort. Ce besoin d’ordre devenu soudain impétueux car important quand le temps vous presse, et qu’il est plus facile de ranger une armoire que de classer souvenirs et secrets ; de s’assurer ainsi du visible et de l’invisible, du connu et de l’inconnu à laisser aux yeux et aux mains de ceux qui restent, au jour où l’on emporte avec soi l’essentiel.

La vie tient de bien peu de choses quand elle se trouve remisée entre deux piles de linge.

« -J’ai longtemps attendu d’être « devinée  » comme une évidence, une reconnaissance qui ne pourrait qu’advenir. Voilà ce qu’aurait pu dire cette taiseuse, à un interlocuteur venu recueillir ses dernières paroles. »

Le prêtre est arrivé au chevet de la vieille dame.C’est sa petite fille qui a proposé sa venue.
Que sa grand-mère parte tranquille avec les derniers sacrements lui semblait bien naturel, elle qui avait tant de fois accompagnait dans les derniers instants « les siens » comme elle les appelait. L’heure n’etait plus aux secrets, aux mystères, aux retenues, mais au soulagement de la conscience, aux mots prononcés à voix basse. Pas question de laisser partir un des siens avec un regret sur le coeur.

C’est ainsi que se croisèrent, un soir d’automne, le médecin des corps et celui des âmes, sans qu’aucun des deux ne reparte avec un soupir, mais juste l’énigme d’un sourire.

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