Dans l’éblouissement du coeur

20200523_100430

Partout où la lumière se pose, il y a un ange qui sourit, et son regard sur nous est rempli d’infinies consolations.

Comment avons-nous pu oublier de regarder le ciel ?

Peut-être nous faut-il fermer les yeux pour les rouvrir, comme le font ceux des enfants, dans la candeur et la transparence, dans l’éblouissement du cœur.

Entre deux écoulements

Un temps figé

entre deux écoulements

une photo

une parenthèse

l’ici et maintenant

prisonnier

du regard

un temps qui sait

l’incertain

des lendemains

le réel

de l’instant présent

le roulis des jours

le retrait puis la frappe

de la vague

son indolence

et la rage

du retour.

Reflexion sur un confinement allégé et cette période instable.

Un double anniversaire aux derniers jours d’été

20200825_210149

Ma tristesse et ma joie sont de même naissance

Un double anniversaire aux derniers jours d’été

L’équinoxe d’automne enflamme mes journées

Et sur mon horizon se joue un pas de danse.

 

En cet enfant mort-né qui n’a pas vu le jour

Se consume à jamais la flamme de l’amour

Et comment respirer sans respirer son air

Sinon être l’apnée d’un poumon solitaire ?

 

Mon rêve de la nuit bien qu’en alexandrins

N’aura pas survécu au soleil du matin

Ainsi l’amour décline aux feux des projecteurs

Quand de l’ombre il lui faut si l’on ne veut qu’il meure.

 
Ô joie ! emprisonnée dans ton indifférence

À ne pas écouter mon rire de faïence

Te faire revenir tinter sur mes silences

Et que puis-je aujourd’hui à cette mésalliance ?

Ce que l’infini a touché

La nuit ne serait plus la nuit

Sans alternance avec le jour

Mais où s’en va mourir l’amour

Privé de soleil et de pluie ?

 

Rejoindre l’indicible amour

Qui engendre tous les amours

Ce que l’infini a touché

Ne peut être désenchanté.

 
Aucun humain pour le ravir

Le remède au mal serait pire

Plus rien ne pourra l’abîmer

Au ciel son amour prisonnier.


Il n’a pas retenu sa main

Alors elle a pris son envol

Dans la brume de son chagrin

Un oiseau aux ailes brisées

Sans un cri a frappé le sol.

Je regarde une rose et j’y vois ta lumière

Une mission

Une Mission

Il est des matins qui n’en sont pas vraiment. Dire matin, penser matin, c’est envisager une suite, organiser une journée : une pause déjeuner, un après-midi libre ou occupé, une soirée avec un bon film, un ami peut-être, un resto. La vie quoi ! celle qui prend toute sa mesure si elle vient à se tenir en équilibre sur un fil.

D’accord la route était glissante, le virage en épingle à cheveux, la vitesse excessive, d’accord l’alcool avait coulé à flots et que dire de cette folie, ce pari stupide comme peut en faire la jeunesse quand les vapeurs d’alcool décuplent une apparente toute puissance.

Le visage de son père s’imposa à Antoine. Il pensa à cette discussion houleuse qu’ils avaient eue la veille au soir. Et s’il allait mourir là, avant de pouvoir se réconcilier. Il s’en voulait tellement d’avoir initié cette dispute, d’autant que son père avait gardé un cœur fragile depuis cette première attaque ; le médecin avait été clair : il faudra dorénavant éviter toutes contrariétés.

Quelle heure pouvait-il être ? Impossible de baisser la tête ou lever le bras afin de regarder sa montre. Un épais brouillard enveloppait les lieux. Ce ne pouvait être que l’aube, ce maillage en camaïeu de gris, à la limite de la non-couleur, quand le ciel est si bas qu’il encapuchonne la cime des grands arbres, et qu’une lueur blanchâtre tente d’en percer le cocon.

C’est l’heure où l’on se réveille à la ferme pensa t-il…

L’espace d’un instant, il lui sembla passer d’une réalité à une autre ; expérience étrange, imprévue, non préméditée ni souhaitée car jusqu’à lors inconnue.

Sans aucune accroche à laquelle se retenir, son esprit plongeait dans l’innommé. Visite fugitive dans l’immatériel, dans le rien, au cœur du néant. Puis la réalité qui revient, et avec elle ses esprits.

En cette période de fenaison, il y a toujours beaucoup d’effervescence à la ferme. C’est l’époque de l’année où tout ce petit monde est sur le pied de guerre, où les voisins viennent prêter main forte et où les saisonniers arrivent. On dit chez nous que c’est le temps des grandes corvées.

Ses parents ne le voyant pas descendre allaient s’inquiéter…

Malgré le dur travail, Antoine appréciait cette période à l’ambiance très particulière où tous participent sans rechigner.

Enfant, il jouait à courir entre les grandes tablées, avec ses cousins et cousines, et les enfants des saisonniers quand ces derniers restaient à dormir. Il se souvient encore : les galettes cuites sur les tuiles posées au coin de la cheminée, celles faites de pur sarrasin et trempées par les amateurs dans le lait baratté. Lui, les préfère au beurre ; il y avait toujours une motte de bon beurre salé posée sur la table. Puis le père arrivait, fier, avec le jambon entier, fumé au bois et descendu pour l’occasion de la grande cheminée. Tous ces souvenirs olfactifs, fidèles à la mémoire, se croisaient avec l’odeur prégnante du foin qui remplit l’espace, le tout se mêlant à celle de la sueur des hommes après labeur.

Antoine aimait cette vie de paysan, pourtant c’est de la mer qu’il rêvait. La mer, il ne l’avait vue que dans les livres  — ceux qui vous font rêver d’aventures avec leurs gravures intercalées entre les pages manuscrites, et ceux des atlas de géographie— jusqu’à ce voyage scolaire où ils avaient pris le bateau depuis Carteret pour les îles Chausey.

Il ne savait plus trop s’il dormait ou s’il était éveillé. Il mit du temps pour réaliser que ce qui lui coulait de chaud sur le visage était du sang. Il devait être dans un de ces cauchemars d’où l’on se réveille en pensant : « Ouf ! ce n’était qu’un rêve ! »

— Je vais bien finir par me réveiller… Il faut que je parle à mon père. C’est trop bête cette discussion qui a mal tourné quand j’ai voulu m’ouvrir de mon amour pour la mer.

— Je veux être marin, père…

— Les vaches sont bien rentrées ? avait asséné le père d’un ton brutal pour toute réponse, afin de clore un échange qui n’en était pas vraiment un.

Ses pensées sautaient d’une temporalité à une autre. Il prit peur. Retomba dans un rêve étrange. Un bruit assourdi comme une plainte le guidait à présent à l’extérieur de la voiture. Il n’avait pas d’autre choix que de suivre la plainte jusqu’au petit cimetière qui jouxte l’église du village. La plainte lui montra une tombe fraîchement creusée. Il chercha à déchiffrer le nom inscrit sur une simple croix de bois, déposée en attente d’une stèle plus solide, mais le fait de faire cet effort visuel le ramena de suite dans la voiture.

Cela ressemblait à une sortie de corps ; il avait lu ça dans un livre.

Ses yeux lui faisaient mal. Il n’arrivait pas à soulever ses paupières. Des éclairs, des flashs, des points traversaient son champ visuel. Il connaissait pourtant bien ces phosphènes, que sont ces corps flottants, qui viennent troubler la vue après que l’on ait fixé une source lumineuse. Ils sont le plus souvent sans gravité, mais cette fois, des formes plus importantes, d’étranges silhouettes, prenaient place dans un halo de lumière. Cela posait question. Il se souvint d’un reportage où des expérienceurs parlaient de E.M.I « expérience de mort imminente ». Il crut même apercevoir la silhouette de son grand-père qui venait de les quitter.

Maintenant les images arrivaient très vite dans le cerveau d’Antoine, à la manière d’un vieux film sans paroles au déroulement accéléré. Aucun ordre : son père, l’enfance, le grand-père, et puis cette fille qu’il n’avait vue que deux fois et qui s’intercalait comme une familière. Quelle importance pouvait-elle donc avoir pour s’insinuer ainsi dans le film de sa vie ? Ah oui ! Cela lui revenait… c’est pour elle qu’il avait fait ce pari stupide : emprunter à ce jeune snob sa belle voiture, sans qu’il ne s’en rende compte, faire avec le tour de la ville et du périphérique, puis remettre la voiture à sa place, exactement à l’identique, au nez et à la barbe du jeune homme.

Ils avaient bien ri tous les deux après avoir fait suffisamment boire ce fils à papa, afin de l’allonger pour lui substituer ses clefs.

Il avait rougi quand elle lui fit un baiser pour le remercier de mettre du piquant dans son quotidien. Il se dit à ce moment précis que ce baiser valait bien quelques risques.

— Je ne vais quand même pas mourir…

Un bruit d’ambulance, puis plus rien.

Où suis-je ?

Le visage connu de son grand-père lui souriait. Quelques silhouettes se tenaient derrière. Certaines semblaient flotter, toutes n’avaient pas de pieds comme s’ils étaient devenus non indispensables pour se mouvoir.

— Te voilà arrivé parmi nous, ne t’inquiète pas tout va bien se passer, c’était ton heure mon petit gars.

— Je le crois pas. Je suis Mort ! Mort pour de vrai ?

— Ta vie terrestre est terminée, mais tu vas ici en commencer une nouvelle, plus lumineuse. Tu ne seras jamais seul. Nous sommes plusieurs qui avons été choisis pour te guider.

Tu vois, petit, on m’a désigné pour tes premiers pas. Tu ne t’en souviens pas, mais c’est moi qui t’ai aidé à faire tes premiers sur la terre. Tu avais tout juste un an.

— Tu as toujours été là pour moi Grand-père…

— Oui, et là encore je serai avec toi ; ma mission est de t’expliquer la tienne.

— J’ai une mission ? À peine arrivé, je dois travailler…

— Il va d’abord te falloir passer par des moments pénibles. Tu verras d’ici le chagrin de tes proches. Tu ressentiras leurs émotions, leur peine.

Malgré tous les efforts que tu feras, ils ne te verront pas tenter de les consoler.

Moi aussi quand je suis parti, j’ai fait des pieds et des mains pour me faire remarquer, mais que nenni… pas un retour. Ah si ! ta sœur. Quand j’ai fait griller toutes les ampoules, en même temps, du lustre du salon, j’ai senti l’interrogation dans son regard. Du coup, j’ai mis toutes les chances de mon côté en lui envoyant avec mon souffle un peu de mon odeur. Tu verras, c’est ce qu’on arrive le mieux à faire : griller les ampoules, éteindre puis rallumer la lumière, ou encore projeter notre odeur. Ton père a vite remis les choses en ordre. Le réel, le concret, le reste ne sont que des sornettes.

Au début, c’est très facile. D’abord nous n’avons rien oublié de ce qui nous constitue et nous sommes, on va dire, un peu en transit… histoire à nous habituer doucement.

Comme tu le sais, ici, le temps ne compte plus. Pourtant dans les premiers pas « ils » ne nous retirent pas tous nos repères.

— « ils » mais qui sont-ils ?

— C’est encore trop tôt pour te le dire, chaque chose en son temps. Tu veux mettre la charrue avant les bœufs. Remarque c’est normal pour un paysan (tu vois, on peut même faire de l’humour ici, c’est même très apprécié, tu verras !).

— Ah oui, les Esprits farceurs…

— Tu me coupes tout le temps. Écoute-moi plutôt…

Comme je te l’ai dit, nous avons tous une mission. Ta mission débutera aussitôt que j’aurai fini de te l’expliquer. Alors écoute et retiens, car le temps te sera précieux et exceptionnellement compté.

De ta mort dépendra la vie d’une autre personne. Tu auras à choisir entre trois personnes et seulement quinze jours en vie terrestre pour te décider. Ce peut être une personne proche ou inconnue : un parent, un ami, un enfant voire un bébé, quelqu’un d’âgé ou de ton âge. Tu auras le choix entre éviter un accident mortel à une personne ou la guérir d’une maladie létale.

Si tu te décides au début de la quinzaine, tu pourras voir la personne retrouver la santé. Tu ressentiras alors ses émotions. Après avoir vécu ses propres peurs, tu connaîtras ses joies, son bonheur. Tu verras heureux ceux qui l’aiment. Tu évolueras toi-même dans son amour.

Si tu n’as fait aucun choix durant ce temps imparti, tu perdras ton pouvoir et ta mission s’arrêtera d’elle-même.

Cette mission t’a été donnée pour mieux accepter ton départ.

— Grand-père, je peux te poser une question ?

— Bien sûr

— Pourquoi ne pas m’avoir sauvé, puisque ta tombe vient tout juste d’être creusée, et n’y a-t-il eu personne pour penser à moi ?

— Je n’avais pas cette mission. Tu comprendras plus tard que certains êtres ne peuvent être sauvés car ils ont mieux à faire dans ce monde pour aider les autres. On dit d’eux que se sont des élus.

Tout se passa pour Antoine comme le lui avait dit son grand-père. Il vit la douleur des parents, les regrets des amis. Il vécut dans sa chair l’annonce du cancer et les premières chimios d’une jeune fille, la souffrance thoracique de son père. Il se sentit démuni quand quelques jours déjà ne pourraient plus se rattraper.

Il quitta l’odeur pleine et chaude de la terre, car c’est une autre effluve qui venait à lui tout en l’attirant. Celle du grand large, quand la tempête grossit la vague et plie les voiles jusqu’à les coucher. D’instinct, il voulut secourir le jeune homme qui bravait les éléments avec son ciré et son courage flambants neufs. Là était sa mission.

Et vous ? Quelle sera la vôtre ?

FIN

L’énigme d’un sourire

Illustration Jean-Denis Malclès

Nus sommes en 1899. Cette année là nait Jean Moulin à Béziers, décède Felix Faure, président de la république Française, dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil.
Lucienne vient de prendre quatre-vingt dix ans. Dans quelques jours sa vie basculera dans une autre dimension.
Voilà déjà quelques années que la fatigue a grignoté sa belle énergie. Cela lui est venu lentement, presque insidieusement, mais à présent que ses forces l’abandonnent, elle décide de mettre de l’ordre dans ses armoires… utiliser ses mains pour garder la pensée en éveil, trier les priorités : celles du quotidien et celles de sa vie même. Elle avait toujours fait ce parallèle entre une armoire bien rangée et les choix d’une vie, mais aussi ses non choix, ses tris, ses débordements, ses cloisonnements, même si parfois obligatoires sinon essentiels.

Sa mère avant elle et sa grand-mère avaient fait de même à l’approche de la mort. Ce besoin d’ordre devenu soudain impétueux car important quand le temps vous presse, et qu’il est plus facile de ranger une armoire que de classer souvenirs et secrets ; de s’assurer ainsi du visible et de l’invisible, du connu et de l’inconnu à laisser aux yeux et aux mains de ceux qui restent, au jour où l’on emporte avec soi l’essentiel.

La vie tient de bien peu de choses quand elle se trouve remisée entre deux piles de linge.

« -J’ai longtemps attendu d’être « devinée  » comme une évidence, une reconnaissance qui ne pourrait qu’advenir. Voilà ce qu’aurait pu dire cette taiseuse, à un interlocuteur venu recueillir ses dernières paroles. »

Le prêtre est arrivé au chevet de la vieille dame.C’est sa petite fille qui a proposé sa venue.
Que sa grand-mère parte tranquille avec les derniers sacrements lui semblait bien naturel, elle qui avait tant de fois accompagnait dans les derniers instants « les siens » comme elle les appelait. L’heure n’etait plus aux secrets, aux mystères, aux retenues, mais au soulagement de la conscience, aux mots prononcés à voix basse. Pas question de laisser partir un des siens avec un regret sur le coeur.

C’est ainsi que se croisèrent, un soir d’automne, le médecin des corps et celui des âmes, sans qu’aucun des deux ne reparte avec un soupir, mais juste l’énigme d’un sourire.