Vu d’ici

 

La photo de l’arbre est de Marguerite Vacher (Visage)

Vu d’ici les hommes semblaient perdus ; le temps s’était replié sur lui-même. Il ne restait plus que son empreinte, mémoire vidée de sa substance, circonvolution cérébrale d’un ensemble sinueux aux replis profonds, mais sans la vie, sans l’énergie qui la constitue.

La substance encore vivante du temps errait dans son couloir sans commencement ni fin. Vu d’ici, on aurait dit l’écorce d’un vieil arbre, ridée et parcheminée d’avoir connu trop de lunes.

L’espace d’un instant les hommes s’étaient réjouis, puis très vite prirent peur. S’il y avait des avantages à perdre le temps, grand était celui à le conserver. Avec la mémoire du temps qui s’égarait, c’est le mouvement, le souffle même de la vie qui s’en allait.

Les hommes se mirent à regretter le temps, les saisons qui vont avec et tout ce que le temps peut garder en mémoire : les années passées avec leurs joies et leurs peines, l’amour et l’amitié, la confiance, et même la maladie et la mort se mirent à leur parler de la vie. Le pire pourtant était à venir, ou justement sans plus d’avenir. La vie cristallisée avec le temps, dans ses plis, mille-feuille aux couches de roches et d’argile, de limon et de sang. Il vint aux hommes la nostalgie du temps et de tout ce qu’il recelait de trésors. Il était urgent de partir à sa recherche, de le retrouver.

Il y avait encore tant et tant à découvrir à l’intérieur du temps. Pour cela il fallait l’ouvrir, le déplier, avec d’infinis précautions, avec respect aussi, comme on le fait de ces vieux livres au cuir épais et poussiéreux.

2 réflexions sur “Vu d’ici

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