L’inaudible aux vivants

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L’invisible est sœur de l’étrange

Ce qui ne se voit pas dérange

Ce qui ne se voit pas se perd

Le ciel à l’aveugle est désert.

 

Le monde semble entendre mieux

Ce qu’il discerne avec les yeux

Serait-il un sourd de naissance

À ce qui ne sert pas la science ?

 

Une onde court sur le néant

Elle en concentre tous les chants

Et sur la partition du monde

L’unique note vagabonde.

 

Une entité au cœur immense

Recouvre les murs du silence

Perce le monde de l’absence

Et de l’inaudible aux vivants.

Entre ces deux certitudes que sont l’aurore et le crépuscule

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Le ciel est calme, la mer en a pris la transparence. La barque attend, là sur la plage, elle attend le petit homme.

L’enfant est serein, il ne connaît pas encore la peur. Seulement, le temps pour lui est venu de goûter au voyage, ce rêve des lointains.

Il est dans la confiance du non savoir. Il apprendra de ce voyage, dans le même temps que sa pensée se structurera en se frottant aux turbulences de l’incertitude, au affres du doute, et aux tourments de l’illusion qu’il gardera la vie durant, que la pensée est maîtresse sur le ressenti.

Quand il montera dans la barque, il embarquera aussi avec lui le flou qui régit le monde, entre ces deux seules certitudes que sont l’aurore de la vie et son crépuscule.

À perte de vue l’horizon semble joindre deux mondes, ceux du visible et de l’invisible. Le petit homme aimerait aller voir derrière cette ligne, au dégradé bleu allant jusqu’au sombre, là où ciel et mer se rejoignent, jusqu’à ce que l’orange du soleil couchant ne l’enflamme, mais il ne sert à rien de casser les miroirs, on casse avec eux leur reflet, et il apprendra bien assez tôt la seule limite qu’il puisse franchir.

Nous en savons trop ou pas assez. Le petit homme en entreprenant le voyage a oublié qu’il savait déjà tout en ne sachant rien et fera comme ses pairs, il oubliera l’essentiel pour y mettre à sa place, dans le flou agité de la pensée : ses ambitions, ses idéaux, ses croyances et superstitions, ses certitudes et ses doutes, ses peurs et ses courages.

À présent la barque est lancée et le retour est impossible. Que la nuit soit lourde ou légère, la mer calme ou agitée. Déjà du bord du rivage les vagues se forment derrière lui, semblent se creuser davantage sous le poids de la pourtant légère embarcation, c’est pourquoi il cherche à avancer plus vite, pour aller plus loin, là où la mer ondule en ne formant que quelques rides de surface.

Faire danser les miroirs

Le petit enfant le sait bien
Lui qui fait danser les miroirs
Que l’on ne peut naître de rien
Que l’essentiel nous est transmis
Sans qu’on ne l’ait jamais appris
D’instinct le jour doit bien savoir
De ses crépuscules l’histoire
Peut-on se mirer sans miroirs
Vivre sans ombre à sa mémoire ?
Le petit enfant le sait bien
Lui qui fait danser les miroirs
Que l’on ne peut naître de rien.

Ces instants hors espace/temps

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L’espace d’une seconde, passer d’une réalité à une autre ; expérience étrange, imprévue, non préméditée ou souhaitée quand inconnue.
Sans aucune accroche à laquelle se retenir, un plongeon dans l’innommé. Visite fugitive, immatérielle, dans le rien ou le tout, au cœur du néant ou de la création.

Puis retour au réel, à l’ici et maintenant, dans une conscience d’Être, acérée et plénière.

Toucher du doigt autres essences
Moments vécus, réminiscences
Dans le futur parachuté
Ou entrechat vers le passé.

Un passant au coin d’une rue
Une impression de déjà-vu
Un lieu étranger, inconnu
Une salle aux pas perdus.

Part du réel, faux souvenirs…
Tout un monde à découvrir
Complexité de la mémoire
De son destin aléatoire.

Défaut de synchronisation
Ou mauvaise interprétation
Du visible et de l’invisible
Dans l’absurde tout est possible.

L’écriture s’érige en langage…

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Un grain de sable
Une poussière
La roue dentée se grippe
Puis c’est tout l’engrenage
Qui perd sa fluidité

La main appréhende le crayon
Il glisse sur la feuille blanche et lisse
D’étranges arabesques se dessinent

Écrire pour ne rien oublier.

Adélaïde a l’âge où les souvenirs s’échappent. Cela lui est venu de manière insidieuse. Sa mémoire semblait vouloir jouer à saute-mouton avec les noms, les lieux, les dates, et cela n’avait rien de ludique à ses yeux. Bien au contraire ce cumulet de l’esprit en recherche désespérait Adélaïde.

Écrire pour se souvenir des choses déjà oubliées.

L’écriture tend sa main silencieuse à l’autre, à cet autre qui s’efface déjà dans les couloirs du temps.

Une photo
Une musique
Un livre oublié

La poigne est ferme et puissante, le crayon bien en main. Dans cet acte de saisir il y a déjà une volonté, une intention d’en découdre avec l’autre. Ce trop absent.

Les mots se cherchent
Ils bataillent
Puis se rangent

L’écriture s’érige en langage…

Aux limites des verts et des bleus

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Au miroir du réel
Mouvant et éphémère
Nos regards floutés.

Choisir…

L’insouciance du jour neuf
Non encore traversé
Par l’épaisseur du temps.

Prendre…

La lumière
Y glisser
Avec pour seule attache
Sa voile
Bombée d’immense
Et d’infini.

Traverser…

Les étendues
Désertées
De mémoire.

Poser…

Sur l’intangible
Ses yeux d’aquarelle
Noyés d’océan.

Appareiller…

Aux berges
Du beau
Terre promise
Ciel épousé.

Glisser encore…

Aux limites des verts et des bleus
Pour ramener au monde
Les plus belles images
Ces éclats oubliés.

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L’Esprit de la rivière

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Quand tout nous est donné, nous ne possédons rien
Nous finirons passeurs à défaut de gardiens
Le brin d’herbe reçoit humblement la lumière
La même fait danser l’Esprit de la rivière.

Le réel se construit de toutes nos images
Autant que de ces cieux où courent les nuages
Soyons humbles il est bon d’accepter la magie
Le mystère s’écrit à la sève de vie.

Nous sommes les petits de ce qui nous dépasse
Nous apprenons autant de la rose au matin
Que de l’oiseau chanteur entamant son quatrain.

Ce que nos mains racontent ou les mains aussi ont une mémoire

« Pour le cerveau, nous avons un corps de nabot, un visage hypertrophié et des mains de géant. »

«  La main est la partie visible du cerveau ».
Kant

Les mains gardent-elles le souvenir de ce qu’elles ont tenu, aimé, confectionné, reçu, donné ? Et que dire de la main qui écrit, découvre, devance le regard, caresse, peint, sculpte ?

Il faut sentir sa main accomplir le geste, de façon artisanale tel le potier transforme la glaise en un objet, quand la main écrit faire entrer la vie dans les mots afin de leur donner une consistance, presque une existence.

Nous détricotons sans cesse notre ouvrage fait de milliers de connexions invisibles entre nos mains et notre cerveau, avant que le souvenir soit exilé dans un coin de la mémoire ; mais si les mains, elles, avaient oublié d’oublier… C’est par elles que le souvenir fait le chemin à l’envers. Elles recherchent dans un premier temps l’information (exemple par le toucher, tels les doigts sur le piano), puis racontent pour nous, avec les gestes qui reviennent, ceux tant de fois répétés sans jamais s’être découragés. La main n’est plus seulement un outil, elle devient un réservoir à images, du quotidien ou de celles plus complexes, nées d’apprentissages qui ont demandé intelligence et dextérité.
Ainsi elles peuvent nous surprendre retrouvant un chemin que nous pensions sans issu.

Ce n’est pourtant pas une désobéissance, mais je ne sais pas quel nom donner à cette intrusion du passé par un geste qui n’a plus lieu d’être.

Savons-nous ce que nos mains nous racontent quand elles saisissent autre chose que ce que nous leur commandons de faire ?

De la complexité qu’est la gestuelle, retenons tout le potentiel que nous pouvons tirer de nos mains quand elles disent avant nous ce que nous voudrions dire. Ainsi l’écriture à la main fait appel aux mêmes zones cérébrales que la lecture et le langage. Rien n’est futile ou sans intérêt quand nous savons écouter, voir, ce que nos mains racontent.