Un soir d’été…

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?…

Alphonse de Lamartine

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Marie hésitait à se retirer dans sa chambre. Malgré toutes les précautions prises, fenêtres et volets fermés depuis le matin, la chaleur, en cette journée caniculaire, avait fini par filtrer dans toutes les pièces de la maison.

Dans les premiers jours de cet épisode de fortes chaleurs, les gens étaient plutôt contents. L’hiver pluvieux et froid était encore dans les mémoires et il n’était pas question de jouer les rabat-joies. Les commerces de vêtements avaient écoulé, avant les soldes, leur stock d’été, les restaurateurs sortaient les parasols, et les magasins de bricolage étaient en rupture de ventilateurs.

On rappelait sur les ondes les recommandations pour les personnes les plus fragiles. L’hécatombe de 2003 restait dans toutes les mémoires.

Depuis quelques années Marie se fatiguait, elle n’avait plus la force d’entretenir le jardin comme elle l’aurait souhaité. A chaque printemps, elle attendait l’été avec une impatience mêlée d’inquiétude ; et si c’était son dernier…

Le cardiologue avait été formel, elle devait se ménager, pas de lourdes charges ou de travail sous la chaleur dans son état. Cela risquait de lui être fatal.

En ce début de soirée, Marie se sentait particulièrement fatiguée. Pourtant elle n’avait rien fait de plus qu’à son habitude ; un peu de lecture et d’écriture, quelques morceaux joués au piano, rien qui puisse peser davantage sur la fatigue. Elle n’avait même pas eu le courage de passer à la boulangerie, pourtant située proche du domicile ; bah ! depuis quelques temps, il lui arrivait de sauter des repas, ce sera un de plus à passer à la trappe ce soir se dit-elle.

Un peu de fraîcheur pénétrait enfin la maison par la fenêtre ouverte donnant sur le jardin. Avant de partir s’y installer, Marie jeta un regard sur ce qui faisait partie de son univers depuis tant d’années. Une lumière ocrée traversait le salon pour venir mourir sur le piano. Marie chercha du regard ce qui restait dans la pénombre : la bibliothèque, le vieux fauteuil proche de celle-ci, le buffet à deux-corps. Elle savait bien qu’il lui faudrait bientôt tout quitter, cent fois elle se l’était répété « ne pas s’attacher aux choses », mais les choses ne gardent-elles pas près d’elles un peu de l’âme qui les a aimées ?

Ne plus se retourner…

Marie déplaça sa chaise longue pour la mettre au milieu du jardin, elle se voulait être, ce soir, au plus proche de la nature.

Les fleurs, qui avaient souffert durant tout le jour, penchaient dangereusement la tête en direction du sol, mais Marie ne se sentait pas la force d’un arrosage. Elle se demandait si les fleurs lui en voudraient, elles étaient devenues si fragiles de par leur dépendance à la main de l’homme. Les délicats arômes dégagés par certaines la rassurèrent sur ce point.

Le soir et la chaleur tombèrent d’un même accord pendant que les derniers rayons ocrés  délitaient le restant de bleu. Marie à cet instant aurait voulu tout retenir. Sa silhouette gracile se fondait entre les ombres et les silences. Le jardin coiffé de nuit avait posé sur ses épaules son étole parfumée de mystère.

A présent la chaleur de la journée semblait flotter dans l’invisible. Un fil conducteur la reliait avec les êtres et les choses. Marie ne faisait plus qu’un avec tout ce qui constituait son environnement :  fleurs et  arbres,  mais aussi jusqu’à l’herbe qu’elle sentait délicieusement fraîche sous ses pieds nus.

Un léger frisson caressa sa peau, comme une réminiscence.

Le temps en ce moment était bien suspendu, elle aurait aimé l’instant éternel.

Marie bougea à peine quand la lune éclaira son visage. Les fleurs reprenaient souffle tandis que le sien s’évanouissait vers un ailleurs au commencement sans fin.

 

 

 

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