La nuit a ses secrets.

 

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On perçoit dans l’air chargé

De grands secrets échangés

Il monte quand la nuit tombe

Un soupir d’entre les tombes.

 

Que dis-tu à mon oreille

Où m’entraîne cet éveil?

La césure de l’instant

D’un transport hors le vivant.

 

Dans un souffle, un murmure

La beauté perce le mur…

Calfeutré de l’air du temps

L’infini œuvre au présent.

 

Je vois des morceaux de lune

Qui éclairent la nuit brune

Un sourire du néant

Aux follets phosphorescents.

 

On perçoit dans l’air chargé

De grands secrets échangés.

 

 

La photographe.

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Julie se leva en pleine forme ce matin de juin. Le soleil heurtait déjà la vitre du salon de quelques rayons obliques, pendant qu’au jardin, la rosée mêlée aux sucs des plantes, distillait son eau céleste.

Elle appréciait plus que tout se promener dans le matin encore ensommeillé. Elle s’émerveillait alors de le voir étirer sous ses yeux sa palette de couleurs.

Julie aimait les matins. Elle n’était pas du soir, comme on dit familièrement. Cela allait jusqu’au petit déjeuner qui se trouvait être le repas préféré de la journée. Il fallait qu’elle soit malade pour en manquer un.

Contemplative, elle saisit l’appareil photo déposé nonchalamment sur sa banquette, la veille au soir. Celui-ci disparaissait à demi sous le plaid en cachemire ramené d’Ecosse, et quelques coussins à patchwork décoratif. Elle venait d’investir dans le top, un reflex à la pointe du progrès.

Sa dernière exposition avait été un succès. Ses photos se vendaient comme des petits pains depuis qu’elle les avait présentées dans cette galerie réputée. Après ces années de galère où elle ne mangeait pas tous les jours à sa faim, vendre était un vrai soulagement, surtout financièrement, et cette pause dans les tracas lui apparaissait presque comme un extra dans son quotidien . Quant au reste, elle ne réalisait pas encore très bien…

Quelques commandes d’avance jonchaient son bureau. Cette perspective lui donnait plus d’espace pour la création. Elle savait bien que vivre de son seul art n’était plus possible à notre époque aussi cette opportunité lui donnait la liberté, dans un futur qu’elle espérait pas trop éloigné, de faire des choix.

Une entreprise cotée en Bourse l’avait même sollicitée afin d’agrémenter son hall d’accueil de quelques images de grande envergure. Cela lui prendrait un certain temps. D’abord proposer les épreuves, peut-être recommencer le travail pour être au plus près du souhait du client. Pour l’instant elle se laissait porter, comme à son habitude, par son ressenti, les lieux, les atmosphères, la lumière.

Un jeune couple lui avait donné feu vert pour ses photos de mariage. Une nouveauté, pour le coup artistique qui amusait Julie…

Elle envisageait également une nouvelle exposition, cette fois en province. Il lui faudra donc refaire le plein de photos , elle avait déjà en tête quelques lieux inédits et insolites qui feraient du meilleur effet dans un sépia monochrome ou dans un camaïeux de noir, gris et blanc.

Ses photos de cimetières avaient connu un vif succès. La totalité s’était trouvée vendue. C’est fou comme le sombre, le noir et le mystère attirent les gens en bonne santé. En général, elle choisissait le noir et blanc ou les gris délavés pour accentuer encore l’ impression d’étrangeté qui fascinait. Elle avait choisi quelques tombes prestigieuses, mais photographiait aussi les sépultures insolites, celles d’inconnus, rarement d’enfants ; pour ces dernières une retenue l’en dissuadait, une sorte de respect qu’elle devait à toute la souffrance retenue dans la pierre, et qui pourtant n’en finissait pas de se propager telle une onde invisible reliée à l’infini.

Elle ne revenait jamais intacte des visites faites en ces lieux.

Julie jeta un regard à sa montre, déjà dix heures! il était temps de se hâter. Avant de partir, elle visionna ses derniers clichés, tira de son sac un bâton de rouge à lèvres acheté la veille, chercha de sa main libre, à tâtons, son miroir de poche, puis roula des lèvres tout en y déposant la couleur rubis et un sourire de contentement.

 

 

La vie cet apprentissage…

 

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Tout est neuf. Les yeux écarquillés, étonnés , boivent et se délectent de ce qu’ils perçoivent. L’attention est à son comble!

A l’enfant, il faut : engranger, analyser, soupeser, trier sans savoir qu’il trie, jeter sans savoir qu’il jette, retenir l’essentiel, en un mot : apprendre.

Progresser, grandir, constater les progrès de l’esprit sur le reste du corps. L’œil s’ouvre davantage, le front se bombe comme pour libérer de la place. Accueillir plus de savoir lui donne un petit air hautain. Les oreilles semblent tournées vers des ondes mystérieuses dont elles seules peuvent capter la source.

Tout est stocké, rien ne se perd. Bien au contraire, le cerveau, ce grand stratège, réinvente, libère, connecte tous ses circuits pour épouser autres connaissances. La machinerie en route ne sait plus s’arrêter.  Elle travaille même la nuit : trie, range, libère, scanne, ancre.

Premiers apprentissages; ceux du par cœur et ceux qui se retiennent parce qu’ils passent par le cœur avant que de séjourner dans l’esprit. Ces derniers restent clairs, vifs, ce sont les plus généreux, l’âge ne les appréhende pas. Ceux-là ne triturent jamais les méninges.

Elle fouine dans sa mémoire, recherche le plus lointain souvenir. Quel âge avait-elle ? Certainement pas plus de trois ans… des flashs lui arrivent, des situations se mêlent, des visages aussi. Les souvenirs quadrillent les espaces impartis à leur usage. S’ils semblent être terrés dans la sphère cérébrale, ils sont pourtant prêts à jaillir, comme les étincelles d’un feu que l’on agite soudainement.

Le premier vélo, le sien bleu comme le ciel; les premiers pas vers l’école avec galoches et cartable en cuir; le capuchon pour la pluie, la jupe qui dépasse sous la blouse (tu cherches une belle-mère?), les grandes chaussettes côtelées; quelques années plus tard les bas opaques, verts, rouges, bleus. Les flaques d’eau où l’on saute à pieds joints, les bateaux faits de papier journal qu’on laisse filer dans le courant du caniveau, les cordes à sauter et les balles sur les murs; les poèmes de Victor Hugo, de Marceline Desbordes-Valmore. Et encore: la bonne odeur d’encaustique en rentrant à la maison, le goûter avec chocolat fumant et tartines au pain de deux livres, mais aussi les bonnets de laine qui grattent la tête le dimanche à la messe. Et surtout les premières amitiés, le premier émoi amoureux.

Apprendre! S’il suffisait d’apprendre pour rester en vie. Non, cela ne suffira pas, mais pour rester vivant le temps qui nous est imparti, certainement. Rester curieux, de tout et surtout des autres, ne pas se recroqueviller, se gélifier, ne rien perdre de ses larmes, de ses rires, cultiver son jardin et ses rêves aussi…

Jusqu’à quand? jusqu’à demain, mais demain c’est déjà aujourd’hui ? Vient le vieillir après le grandir, le corps voudrait prendre le chemin inverse. Il lui faut apprendre à désapprendre, laisser fuir l’idée, ne plus s’attacher au souvenir. Ne plus chercher à retenir ce qui serait chose vaine.

Peut-être le dernier de nos abandons, sagesse ou glissade, qui peut le dire ?

L’inespéré venait du ciel.

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 D’où venait-il exactement?

Elle ne l’avait enfanté

Ni en son sein ni en pensée

Ni dans ces heures les plus sombres

Celles qui étalent leurs ombres

Longtemps après le jour passé.

 

Cette âme ne pouvait venir

Que d’un passé sans avenir

Une porte sur le néant

Qui traversait tel un présent

Inébranlable ou impavide

Survolant l’insondable vide.

 

Elle ne se souvient plus quand

Cela devait être son heure

Cette descente sur son cœur

Ce baume oint sur les tourments

Ce beau cadeau, cet essentiel

L’inespéré venait du ciel.

 

Lecture… un après-midi d’été suite et fin

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Il y avait tant à voir, elle aurait aimé fixer le moment, en faire un tableau. Que les choses soient ainsi, analogues et pourtant jamais semblables, qu’à peine entrevues nous les perdions, elle ne le supportait pas. Nous étions donc soumis à tous les abandons, à ceux du temps et des choses, pas seulement à celui des hommes. Chaque minute, chaque seconde, étaient uniques, comme chaque objet et chaque être humain. Cela voulait dire qu’elle ne pourrait jamais revivre ce moment dans son exactitude, sa perfection, qu’il était perdu à jamais. Cet oiseau par exemple, elle ne l’avait pas assez regardé; déjà elle n’aurait pu le décrire avec exactitude.

La nature semblait approuver sa pensée quand un nuage passa brièvement sur le charmant tableau . Dans le même instant, une abeille se mit à virevolter autour de sa tête; elle chassa du revers de la main insecte et pensées nostalgiques; le ciel en accord, comme par magie, redevint bleu intense.

Fermer les yeux… dissocier les sons. Non distraite par les autres sens, l’ouïe promettait d’ écouter jusqu’au silence. Petite musique feutrée du murmure de l’eau, à peine troublée par le clapotis d’un courant frisoté, au passage d’ une grande herbe ou le plouf! d’un poisson.

Toujours les yeux fermés, elle s’affranchissait du monde, en parfaite symbiose avec la nature. À son gré, elle pouvait devenir poisson et se laissait glisser dans le frais de l’onde. Sous l’effet de son imagination le clapotis de l’eau se mit à s’intensifier pour finir par battre au rythme de son cœur. Vint ensuite le tour de devenir feuille, puis branche, puis arbre entier. Elle appuya davantage son dos avec la conviction de ne faire plus qu’un avec l’arbre qui la soutenait.

Elle aimait ces rêveries où l’imaginaire côtoyait le réel. Elle entretenait avec fidélité ses rêves depuis l’enfance. Ils avaient fini par avoir leurs propres réminiscences. Elle rit en pensant que le réel n’en était nullement affecté et qu’il continuait son chemin, imperturbable et obstiné.

Son tableau s’affinait sans cesse. Derrière l’écran de ses paupières, couleurs et sons se chipotaient une place. Un craquement lui fit rouvrir les yeux, et elle fut éblouie, le temps de s’habituer de nouveau à la lumière; le ciel était toujours aussi  bleu.

Il faisait trop chaud pour rester couverte, pire encore pour se dénuder; sa peau blanche et délicate n’aurait pas supporté l’ardent soleil.

Elle se déshabilla à l’envi et à l’ombre des regards ne gardant sur la peau que cette chemise ample et aérée, pudique et sensuelle, qu’elle affectionnait particulièrement. Cette dernière, confectionnée dans un voile de coton blanc, dans un tissu au flou transparent, ébauchait délicatement la silhouette tout en soulignant sa taille légère.

Elle ne savait pas encore, à ce moment précis, ce qu’elle préférait faire : scruter le ciel pour voir si des nuages passeraient dans le bleu, reprendre sa rêverie, saisir son carnet de notes pour y inscrire ses impressions,  dessiner ce grand arbre, là-bas, ce saule pleureur à la chevelure dorée, ou sortir le livre tant aimé.

Son dos toujours calé au flan de l’arbre, elle prit le livre qui habitait son esprit et plus rien ne compta alentour.