Un étang quelque part…

 

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De l’étang montait un brouillard

Aucun soleil pour le percer

Et les grands arbres étêtés

Dans ce deuil voilaient leurs regards.

 

Le temps soudain comme arrêté

Tout attendait… le teint blafard

On ne sait plus s’il se fait tard

Ou si le jour vient de pointer.

 

Ni si le rose nénuphar

S’ouvre tout pleurant de rosée

Ou bien si la nymphe prépare

Son jupon vert à reposer.

 

L’homme a descendu la vallée

Il en connaît tous les détails

Chaque caillou et chaque faille

Chaque massif, chaque fourré.

 

Un écriteau perdu plus bas

D’un mauvais bois tendait son bras

Quelques trompettes sous le pas

Chantaient à l’étang le trépas.

 

Le sous-bois semblait le témoin

Discret du chagrin de l’humain

Pour l’avoir entendu souvent

Pleurer dans le vent son tourment.

 

De l’étang montait un brouillard

Aucun soleil pour le percer

Et les grands arbres étêtés

Dans ce deuil voilaient leurs regards.

 

Recueil Intemporel.

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Dans la force tranquille d’un vent bienveillant, pas trop violent, juste pour se tenir là, au bon moment, sur le terrain propice à accueillir

« Cette floraison timide qui ne va pas jusqu’aux fleurs, cette échine vert-de-gris d’un muret, la flatter de la main, c’est faire entrer dans son cœur la pensée qui délivre de toutes les pensées, le consentement à vivre donc à perdre. »

Christian Bobin « LA NUIT DU CŒUR »

 

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Ce jour, je ne pensais pas avoir reçu de signes sauf que… sauf que…

La journée n’était pas terminée et le signe c’est par la parole de Christian Bobin qu’il m’est parvenu. L’écriture est d’abord une parole n’est-ce-pas ?

Qui d’autre pour parler mieux de la mort et de la possible résurrection ?

Cette phrase elle dit tout de nous, de la perte, de ce non renoncement à fleurir ou de la difficulté à refleurir. Peut-être parce que nous ne sommes pas de ces vivaces qui résistent aux intempéries de la vie. De ces fleurs qui reviennent chaque année toujours plus fortes, plus belles.

Brûlées par le soleil ou le froid, assoiffées ou frappées par la pluie, nous sommes de celles qui échappent rarement à l’anéantissement.

Fragilisées par l’épreuve et le temps, nous sommes telles ces annuelles dont quelques unes seulement résistent à leur hiver . Ce n’est pas une question de résistance, de chance ? peut-être… ou d’ une grâce du ciel ; comme de se ressemer sur un terrain prêt à accueillir, dans la force tranquille d’un vent bienveillant, pas trop violent, juste pour se tenir là, au bon moment, sur le terrain propice à accueillir.

Je dirai… (pardon Mr Bobin) le consentement à survivre à la métamorphose.

Il y a des fleurs qui ressemblent à des papillons.

Sur la marelle de l’invisible

 

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Sur la marelle de l’invisible

Entre ici-bas

Et au-delà

À cloche-pied entre deux mondes

Là où se jettent nos silences

Ces errances à semelles de vent

Nous qui visions le ciel immense

Avec nos peurs et nos regrets

Avec nos ailes d’enfant blessé

Et nos pas alourdis de terre

Notre âme chevillée au corps

Par la parole résiste encore

Entre le divin et l’humain

À cloche-pied entre deux mondes

Sur la marelle de l’invisible.

Pas de quête à la joie

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À ceux qui l’ont tenue

La joie est un mystère

Ou missive stellaire

Au phrasé méconnu

Prenant source à la nue.

 

Pas de quête à la joie

C’est dans l’incertitude

Où nous tient cette attente

Qui rend sa force intacte

Et chaque fois nouvelle

Une éclosion interne

Et qui s’en va répandre

Son soleil au dehors

Dans une mise au monde.

 

Certainement la joie

Ne serait plus la joie

Sans cette incertitude

Qu’elle nous revienne un jour.

L’égarement du poète

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Passe une émotion et l’écriture prend un autre chemin, bien loin du dénommé de traverse. Le fil se distend, prêt à se rompre . Quel est donc ce dédale où le crayon s’affole ? Il souffle ici un air de liberté ou au contraire l’astreinte d’un échappement, d’un non-contrôle, d’une fuite vertigineuse de la pensée. Passer le labyrinthe ou s’aventurer plus profond au risque de ne jamais revenir ? La main seule ne sait plus rien contenir. La pensée cherche à retenir, garder le cap, sa direction première, mais l’imagination plonge tête baissée vers sa propre dérive…

Cette autonomie soudaine de la main qui ne semble plus obéir surprend celui qui tient la plume sans pour autant pouvoir en garder la maîtrise. Quelle entité dirige cette errance, ce voyage en terres inconnues ?

Les mots arrivent… mais pas ceux que l’on attendait. S’en suit dans un premier temps une joyeuse volupté, celle des premiers pas, de la découverte, de l’innée. C’est l’aventure du jamais vécu, jamais vu, jamais connu. Puis très vite c’est l’inquiétude due à la perte de repères. Le fil s’est noué, pire il s’est effiloché, plus de trame, de support. Avant qu’il ne se brise…

… Reste à rembobiner. Reprendre le chemin à l’inverse, doucement, avec l’humilité des égarés, des derniers de cordée, trouver les mots qui justifient la déroute, les affabulations, ou le simple égarement du poète.

— Raconte encore, s’il te plaît, quand tes frères sont partis à la guerre…

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Mémé avait ses souvenirs et ses trésors… s’ils étaient en partie contenus dans sa mémoire, certains se trouvaient bien gardés dans la grande armoire, entre les piles de linge ou sur l’étagère tout en haut, dans des cartons qui à priori ne servaient plus à ranger les chaussures. Le bras tendu ne suffisait pas à lui seul pour faire descendre les précieux cartons et d’ailleurs nous nous gardions bien de tenter une approche.

— Raconte encore, s’il te plaît, quand tes frères sont partis à la guerre…

Avec le recul de la vie, je ne pourrai dire si elle feignait de se faire prier tant remuer ces vieux souvenirs devaient être douloureux pour elle. Beaucoup de ses « pioupious », comme elle les appelait, étaient partis et jamais revenus de cette guerre.

Après bien des suppliques, mémé sortait l’une des boites à chaussures de la penderie, celle où étaient rangés « ses trésors » : de vieilles photos jaunies à bords cannelés, photos de ses frères, de son mari. Quelques-unes les représentaient dans leur uniforme de poilu, avec la petite gourde attachée au gros ceinturon de cuir épais, leurs mains entourant, sur le devant, la plaque de cuivre.

— Montre-nous la boîte en fer, celle qu’un de tes frères a confectionnée pour toi, et pour oublier un peu aussi, certainement, le front, les tranchées… Et mémé de sortir, avec des gestes précautionneux, qui appelaient au respect, une petite boîte en fer blanc, joliment ciselée.

C’est presque religieusement qu’elle la déposait sur la table de la salle à manger.

Le silence était de mise. Les yeux seuls n’auraient pas suffi à en faire glisser jusqu’à nos cœurs la puissance du souvenir.

Ils s’appelaient Henry, Gaston, Lucien, Vital, ou Georges…

Ils sont revenus meurtris, brisés, blessés

Ou sont restés

Dans les tranchées

Que la guerre a creusées

Comme une veine ouverte.

Des images ordinaires

 « Le visage d’une mère est pour l’enfant son premier livre d’images. »

Christian Bobin

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C’est le plus souvent ainsi qu’elle me revenait, par des images surgies du passé. De ces petites choses anodines aux gestes simples, sans gravité, et qui dateraient aujourd’hui, mais touchantes quand on ne peut plus y avoir accès. Des images d’un quotidien ordinaire, s’imposant le plus souvent, sans raison, sans besoin d’être sollicitées.

-C’est un tablier noué à la hâte sur la robe de tous les jours. C’est l’enfant qui passe en riant et tire sur la boucle, puis s’enfuit ; la fausse surprise et la feinte colère de maman.

-C’est le mouchoir de tissu glissé dans la manche du chemisier.

-Le peigne en corne, la brosse en poil de sanglier et le fer à friser des grands jours qu’il faut d’abord faire chauffer et rougir sur la flamme, pincer ensuite entre deux feuilles de papier journal avant d’ y enrouler la mèche de cheveux.

-Le bâton de rouge passé sur les lèvres dans un geste précis, tellement féminin, et les lèvres qui s’enroulent sur elles-mêmes, comme lors d’un baiser, pour unifier la matière brillante, vivante sous le sourire.

– C’est le carré de soie plié en pointe et noué sous le menton avant de sortir.

-Le parfum fidèle qui signe un passage, celui que l’on garde toute une vie.

– Le petit sac que l’on tient d’une main, le cabas ou filet à provisions de l’autre main.

-Les bas à coutures et les chaussures à talons hauts ou compensés.

– Le manteau cintré à double boutonnage.

– Ce sont les draps froids et rugueux, blancs, dans lesquels on se glisse, nous et nos pyjamas de flanelle.

– Ce sont les baisers chauds qui rassurent avant le sommeil.

Un jour, ailleurs…

Varaville signé

Si mes plus jolis vers sont pour vous à venir

C’est qu’au fond de mon cœur je les garde à dormir

Jamais cœur ne fut plein d’un tel engorgement

Ressemblant à la mer soudain grossie de vent.

 

Mon rêve de la nuit s’est perdu jusqu’au bord…

Du jour, là où fleurit une herbe frisée d’or

J’ai voulu le garder comme on garde un secret

Morphée m’en a ôté et la porte et la clef.

 

Contrarié l’amour en perd jusqu’au repos

Il erre triste, seul, aux rives du bardo

Entendez-vous la plainte, elle arrive alanguie

Faisant vibrer l’archet de la mélancolie.

 

Si mes plus jolis vers sont pour vous à venir

C’est qu’au fond de mon cœur je les garde à dormir

Peut-être un jour, ailleurs, dans votre paradis

Je vous dirais les vers que je n’ai jamais dits.