Elle compte les ans, un peu à la manière des enfants, elle constate… pas assez de doigts à ses mains.

Deux dates sur une pierre

Elle se tient debout. Le corps est à l’arrêt tel celui d’un animal aux aguets, les yeux sont fixes, ils ne voient plus que ces deux dates gravées sur la pierre, le doré des lettres semble en avoir capté toute la lumière.

Elle compte les ans, un peu à la manière des enfants, elle constate… pas assez de doigts à ses mains.

Ne pas en revenir… elle le sait, elle n’en reviendra pas.

Quand le voyage est terminé, il reste les cartes postales. Elles prennent la couleur du temps, la marque d’un séjour, illustrent sur papier glacé une époque. Les cartes postales sont les souvenirs que la mémoire ne peut ni remanier ni entraîner dans son labyrinthe par mille chemins de traverse. C’est là, et c’est énorme de justesse, implacable de réalité.

Ici, sa présence tient lieu de trait d’union reliant deux mondes. C’est par elle que les saisons lui arrivent, même quand le temps s’est arrêté. Quelques fleurs dans un vase y suffisent.

Elle sourit…

C’est par lui que les réponses à ses questions lui parviennent, claires et limpides ; la mort va droit au but, elle débarrasse les vivants de l’inutile.

Elle prend de la hauteur, elle glisse sur sa lumière.

Revient au présent.

D’une caresse douce et chaude, elle ravive le marbre froid, y laisse l’empreinte de ses doigts, puis s’enfuit très vite avant que la marque ne s’efface.

Cueillir la fleur du temps

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À fond la vie
Plus de place
Pour la procrastination
Le maintenant a pris du retard
Ne rien remettre
Ne rien omettre
Ni les rires des jours soleil
Ni les regards embués des jours sans
Boire à l’eau fraîche
Des torrents de montagne
Courir là-bas
À perdre haleine
Jusqu’au sommet
De ses possibles
Pour y cueillir
La fleur du temps
Aux couleurs
De l’éternelle
Jeunesse.

Seules les choses, sans autre vie que celle donnée par les mains de l’homme, résistaient.

« Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?… »

Alphonse de Lamartine

 

C’est arrivé au petit matin, juste avant que l’aube ne se dessaisisse de son voile blanchâtre encore auréolé des mystères de la nuit.

Un chant profond s’éleva des lointains, franchit la porte des maisons et le sommeil des habitants. Ces derniers furent stoppés dans la phase où les corps se réchauffent, où les neurones s’activent, où conscient et inconscient toisent leur force pour finalement s’en remettre au sommeil ou à l’éveil.

Ce matin-là le chant, imperceptible aux oreilles humaines, traversa tout de go les corps tel un point de fuite qui n’aurait d’autre ambition que de s’unir à l’horizon.

Avec le jour qui s’oubliait dans la nuit, les âmes seules portaient encore en elles la plainte de l’aube.

Toute vie perdit son rythme, sa cadence, son souffle même. Les hommes, les animaux, et jusqu’aux végétaux, impactés par l’étrange onde, se retrouvaient statufiés, sans que rien ne semble pouvoir les libérer du maléfice.

Seules les choses, sans autre vie que celle donnée par les mains de l’homme, résistaient.

Pendules, horloges et carillons, continuaient de marteler au néant, en oscillant et mesurant un temps néanmoins suspendu et sans avenir.

À la frange du crépuscule

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À la frange du crépuscule

Aux nues brunies sous les embruns

Quand le vent court dans les grands pins

Et que les cimes se déciment

Au firmament qui se dessine

On perçoit dans un va-et-vient

Un chant qui monte du lointain

Quand lasse la mer se retire

Et que la grève nue s’étire

Laissant la vague à son chagrin

Et au jour bleui qui recule.

Les départs m’attristent moins que les impossibles retours

Les départs m’attristent moins que les impossibles retours.

La phrase m’est venue naturellement après avoir entendu des parents parler de leur tristesse à voir leurs enfants quitter le nid familial.

Bien sûr je me souviens très bien quand Blaise est parti de la maison pour faire ses études dans une grande école de Paris. Il avait trouvé un petit studio près de l’Étoile. Sa vie d’adulte pouvait commencer.

Le soir je visitais sa chambre, j’osais à peine toucher ses affaires ; il fallait que tout reste tel quel. Je regardais le petit lit de bois qui l’avait vu enfant, puis adolescent. Son bureau sur lequel il travaillait, l’armoire avec son inventaire. Sa chambre c’était son abri, sa cache, son lieu de chaleur, tout y respirait son intimité. Dans cette chambre, il avait rêvé, dormi, travaillé, écrit, refait le monde.

Les lieux sont des mémoires vives…

Je n’aimais pas que la porte soit fermée quand il n’y était pas, alors je la laissais entrouverte comme lorsqu’il était petit et que j’allais lui faire le bisou du soir.

– Laisse la porte comme ça…

– Comme ça ?

– Oui, comme ça.

Ce départ, je le vois plus comme un envol qu’une page qui se tourne. J’étais heureuse de constater son épanouissement, sa progression, bref j’étais heureuse de le savoir heureux.

Et puis il reviendrait aussi souvent qu’il le souhaiterait, la vie coulait simple entre nous, telle une source pure.

Que la maison soit vide de tes pas,

de ta voix,

de ton rire,

qu’importe !

Si tu me reviens.

Un grain de sable

Une poussière

La roue dentée se grippe

Puis c’est tout l’engrenage

Qui perd sa fluidité.

 

Les départs m’attristent moins que les impossibles retours…

 

Cette fois-là, tu es revenu, puis reparti, et de nouveau tu étais là ; c’était bien.

L’autre départ… c’est autre chose !

L’écriture pour retirer du silence au silence.

Blanche est la page. Blanche comme ma peur, comme la neige non piétinée au matin. Puis l’écriture me tend une main silencieuse ; elle arrive par le poème.

La main appréhende le crayon, il glisse sur la feuille blanche et lisse. D’étranges arabesques se dessinent. On appelle cela l’écriture.

J’ai fait un lapsus d’écrivain… j’ai écrit : la mort imprévue qui se glisse dans le texte quand je voulais écrire : le mot imprévu qui se glisse dans le texte. Il faut croire au mystère de l’écriture. J’ai retrouvé mon fugitif à la relecture.

Chaque fois la même hésitation. Faut-il le dire ? l’écrire ? Rien, il n’y a rien, aucun mot qui soit assez juste et proche de la réalité. Le mot n’est pas la chose prend là toute sa signification, il ne peut se substituer, juste noircir du blanc pour que la douleur ne reste pas immaculée.

Alors seulement on tente, avec des précautions infinies, d’être au plus proche de son ressenti, dans la sincérité au plus près de ce que nous étions, et cela n’est déjà pas si mal.

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