Où Julien teste sa stratégie

Une semaine se passa sans que Julien ne cherche à revoir Emma. Il mit en place la stratégie du manque par l’absence, afin d’engendrer, puis alimenter le désir ; stratégie qui marchait assez bien d’après sa propre expérience. Le « suis-moi je te fuis, fuis-moi, je te suis » avait encore de beaux jours devant lui selon Julien.

Qu’Emma ne pensa pas à lui, il ne pouvait l’imaginer.
Non seulement elle n’y pensait pas, mais il était sorti de sa vie tel qu’il y était entré, comme un passager en transit.
Julien n’avait pas assez médité la phrase
d’Aragon :  » Rien ne passe après tout si ce n’est le passant. « 

Emma ne pouvait envisager une vie réussie sans le respect de l’autre, et ce contrat moral, (entre l’être fait de corps et d’esprit et l’âme) sans lequel la vie n’est qu’un sac vide de sens. Elle ne recherchait nullement ce trouble, facilement atteint, et tout aussi facilement évanoui, des relations éphémères où trop de couples se perdent dans l’illusion d’un amour qui n’en serait que l’hologramme.


Julien et Emma

La poésie ne peut s’exprimer sans la mouvance des sentiments. Il faut la houle du grand large pour que la vague se forme à la surface, arrive jusqu’au bord, tantôt douce, tantôt violente, jamais inerte au flux et reflux des jours.
Plus la vague se retire loin et plus elle revient vigoureuse et chargée de ces éléments qui constituent la vie.
Ainsi naissance et mort se toisent, se croisent, complices dans les mots du poète.

Neuf mois dans l’ignorance de l’eau, des oiseaux, des étoiles, et puis la vie comme un cadeau.

Emma portait bien son prénom. D’amour, elle n’en avait jamais manqué. Pas seulement de celui que l’on reçoit dans l’enfance et qui constitue un socle pour le restant de la vie, Emma cultivait l’amour, comme on cultive un jardin ; en prenant soin des plus jolies fleurs, et de ces petites qui passeraient inaperçues sans le souvenir de celles, plus sauvages, qui poussent sur les talus et dans les champs et que les enfants cueillent en riant pour les offrir à leur maman.

Quand Julien l’aborda la première fois, Emma fut d’abord étonnée. Que ce garçon, sportif et jeune, s’intéresse à elle n’était pas dans l’ordre des choses.

Pas question de le revoir ! Cela n’avait aucun sens.

En partant, il avait discrètement glissé son numéro de téléphone dans la poche de son trench. Il pleuvait ce jour là, ils avaient couru pour s’abriter sous un porche ; il la regardait : ses cheveux collés sur son front donnaient à tout son visage un air de jeunesse. Il en était agréablement surpris.
Elle portait une robe légère, trempée elle aussi ; le tissu imbibé d’eau dessinait ses formes, mettant en valeur ses petits seins.
L’orage grondait au loin, il tenta une blague qu’elle ne releva pas.

Ce garçon ne manque pas d’air, pensa t-elle en découvrant le bout de papier. Pourtant elle ne le déchira pas, le rangea dans un petit secrétaire puis n’y pensa plus.

La deuxième rencontre ressembla à un hasard, pour elle certainement, non pour lui.
Il ne parla pas du téléphone, semblait s’intéresser à sa vie, à ce qu’elle aimait. La conversation était plaisante, non dirigée, Emma prit confiance et accepta de le revoir.

À se confronter au réel on prend un risque énorme ; vivre dans le rêve est tellement plus confortable.
La vie rêvée est sans limites.

Emma rêvait plus sa vie qu’elle ne vivait ses rêves. Les pensées pour elle avaient autant d’importance que les actes. Les pensées, si elles ne deviennent pas des actes, s’inscrivent pareillement et activent les mêmes aires du cortex cérébral.

On voudrait les pierres précieuses venues du ciel quand leur formation se fait dans les profondeurs de la terre.
Ce qui reste caché, là est le vrai trésor. C’est cela même que la poésie peut soumettre au jour sans en déflorer la nature profonde.


Un jour ailleurs

Si mes plus jolis vers sont pour vous à venir
C’est qu’au fond de mon cœur je les garde à dormir
Jamais cœur ne fut plein d’un tel engorgement
Ressemblant à la mer soudain grossie de vent.


Mon rêve de la nuit s’est perdu jusqu’au bord…
Du jour, là où fleurit une herbe frisée d’or
J’ai voulu le garder comme on garde un secret
Morphée m’en a ôté et la porte et la clef.


Contrarié l’amour en perd jusqu’au repos
Il erre triste, seul, aux rives du bardo
Entendez-vous la plainte, elle arrive alanguie
Faisant vibrer l’archet de la mélancolie.


Si mes plus jolis vers sont pour vous à venir
C’est qu’au fond de mon cœur je les garde à dormir
Peut-être un jour, ailleurs, dans votre paradis
Je vous dirais les vers que je n’ai jamais dits.

Sous la voûte du ciel

« Je ne crois ni à ce que je touche, ni à ce que je vois, je ne crois qu’à ce que je ne vois pas et uniquement à ce que je suis » 

J. Tharaud


Quand l’attente est latente
Au cadran de nos jours
De combien de neuvaines
Dans ce désoeuvrement
Et ce parfum d’encens
Qui court sur les lèvres
Embrasées des amants

Un souffle sibyllin
Se confronte au réel
Tout chargé de divin
Sous la voûte du ciel.

Un amour impossible

« L’amour est plus beau quand il est impossible, l’amour le plus absolu n’est jamais réciproque. Mais le coup de foudre existe, il a lieu tous les jours, à chaque arrêt d’autobus, entre des personnes qui n’osent pas se parler. Les êtres qui s’aiment le plus sont ceux qui ne s’aimeront jamais. »

 Frédéric Beigbeder 

Julien convenait que ce pari était stupide, pourtant il ne se décidait pas à en arrêter la marche.
– Il faudra la séduire rapidement, lui avait dit Lucas. N’oublie pas tu n’as que deux mois pour la faire basculer. Puis de rajouter : avec ton charme ça ne devrait pas être trop difficile.

Deux mois semblaient être à Julien une éternité. Les femmes qu’il rencontrait habituellement sur internet n’étaient guère sauvages. Chacune des deux parties savait ce qu’elle cherchait et le désir n’engendrait jamais ni attachement ni amour.
Avait-il bu plus que de raison le soir où il avait relevé le défi lancé par Bastien, ce garçon nouvellement arrivé dans la bande ?

Séduire une femme mariée… il ne s’y était jamais risqué ou faisait l’autruche préférant ne rien connaître de l’intimité de ses futures conquêtes. Quand une femme lui plaisait, il ne s’inquiétait alors que du plaisir qu’ils pourraient en tirer tous les deux. Une exception toutefois pour la femme d’un ami ; l’amitié c’est sacré.
Le vin aidant, ils avaient tous pris ça à la légère, un peu aussi à la rigolade.
La courte paille tirée, le destin l’avait désigné comme étant le séducteur. Il n’en était guère enchanté, mais s’il laissait tomber maintenant ses amis en feraient des gorges chaudes.
Cette femme- là, elle n’était pas comme les autres. Il n’avait pas envie de la blesser.
Plus elle lui résistait, repoussait ses avances et plus elle l’intriguait. C’en était presque déstabilisant et pourtant ce n’était pas pour lui déplaire. Il en avait assez de ces filles faciles à emballer, où tout s’offre sauf le mystère.

Les souvenirs remontaient. Il est de ces croisements imprévus, que le temps parfois nous réserve, reliant les évènements entre eux. Lui revenait, par l’intermédiaire de cette femme, une jeune-fille auprès de laquelle il était resté allongé une nuit entière, sans même la toucher. Il l’avait regardée dormir, abandonnée dans une confiance presque enfantine.
Au matin il avaient échangé un chaste baiser sur les lèvres avant de se séparer ; elle lui avait dit : maintenant, je peux mourir.
C’était si extrême cette réaction que cela lui avait fait peur.
Il n’avait jamais oublié.
Et c’est de cela aujourd’hui dont il voulait se souvenir ; de la fragilité de certains cœurs.



Un arrêt près du banc

L’estran est déserté

De ses amours de sable

Figé dans l’ineffable

L’esprit est vagabond

Il erre hors la saison

Les voyez-vous passer

Ces âmes du passé

Ces frêles libellules

Bleuies de crépuscules

L’espace d’un instant

Un arrêt près du banc

Avant que l’océan

Et le ciel ne se fondent

Au seuil d’un nouveau monde

Le cœur est à l’étale

Tangente d’horizon

Sur la nuit qui s’étale

L’été a ses passions

L’automne ses raisons

Sont les amours d’été

Et l’estran déserté.

Un petit bout de mon roman en guise de test

À présent la chaleur de la journée paraissait flotter dans l’invisible. Marie ne faisait plus qu’un avec tout ce qui constituait son environnement. Un fil conducteur la reliait avec les êtres et les choses. Il y avait bien les fleurs et puis les arbres, ses grands amis, mais aussi jusqu’à l’herbe qu’elle sentait délicieusement fraîche sous ses pieds nus.

Un léger frisson caressa sa peau, comme une réminiscence des choses aimées et peu à peu oubliées.

Le temps était bien suspendu, elle aurait aimé l’instant éternel.

Marie bougea à peine quand la lune éclaira son visage. Les fleurs reprenaient souffle tandis que le sien s’évanouissait vers un ailleurs au commencement sans fin. Martin trouva sa femme comme assoupie, il distinguait dans le noir le petit visage pale et quand il prit entre ses mains les doigts fins, déjà presque transparents, ils avaient le froid et la couleur du marbre.

Marie n’était plus là aujourd’hui. Les rosiers et chèvrefeuilles, mais aussi les fleurs, vivaces et annuelles, dont elle aimait particulièrement s’occuper, en étaient le rappel constant à Martin. Avant était devenu un autre monde, inaccessible, insaisissable, étranger.

Autour de la sagesse

🎨 Ernst Ferdinand Oehme

« La sagesse commence dans l’émerveillement « 
Socrate

« La passion doit être régulée par la raison. »
Edgar Morin

Lucie mis sa main dans celle de la sagesse. Elle l’y glissa doucement avec la confiance d’une main d’enfant pour celle de sa mère.
Un premier pas.
Retrouver la paix de l’esprit avant que ne vienne celle du corps.
La sagesse n’a de valeur que par sa confrontation au réel.

La sagesse lui dit : — Tu ne pourras m’obtenir sans l’expérience, il te faudra d’abord passer par l’épreuve, connaître tes désirs et tes limites. Je n’aurais aucune valeur sans la tentation, sans la confrontation aux forces contraires. C’est ce qui me différencie de la douce insouciance de l’enfance.
Tu dois accepter de te confronter à tes désirs, à tes peurs, afin de les dépasser.
Passé l’âge de la tendre enfance, tu as reçu à tes sept ans la raison pour arbitrer durant ta vie tes comportements. C’est par elle que ton esprit discerne le bien du mal, que tu es apte à juger de tes actes et de leurs conséquences sur ta vie.
Ton itinéraire n’est pas tracé d’avance. Tu resteras souvent en arrêt devant deux chemins à prendre. Tu seras confrontée au libre arbitre et moi je serai juste en filigrane de ta décision.
Ta peau sera soumise à la morsure du soleil, au frisson de son ombre.
Tu auras chaud, tu auras froid ; la vie n’est jamais tiède.

Il te faudra avancer. N’oublie pas : ce ne sont pas les pierres du chemin qui entravent ta marche, mais le caillou que tu mets toi-même dans ta chaussure.
La sagesse n’est pas la digue qui brise la vague avant qu’elle ne déferle ;
la sagesse est la mer même, suffisamment calme pour ne pas venir heurter la digue.

Sans vous en avertir

Sans vous en avertir toute ma vie durant
Je n’ai fait que venir où me poussait le vent
Les distances entre nous désormais abolies
Vous habitez le cœur de ma mélancolie.


Mon rêve est à l’abri, rien ne peut le soustraire
Ni le temps ni l’oubli pour gagner son mystère
Et si sans espérance, aujourd’hui, je vous aime
C’est que j’aime de vous jusqu’au souvenir même.


Vous avez engendré bien plus que de l’amour
Ces mots, écrits pour vous, les lirez-vous un jour ?
S’ils arrivent à vos yeux, c’est bien à votre cœur
Que ma bouche eût aimé exprimer sa ferveur.


Pour s’en aller cueillir la fleur née de son rêve
À l’âme somnambule il faut que nuit se lève
Pas de but au chemin que celui incertain
À ne pas chuter là où chancelle son pas.